Association loi 190
   
  Société Dunkerquoise d'Histoire et d'Archéologie
  Témoignage A. Grauwin 1940
 

 

Auguste GRAUWIN est né à Haisnes-les-la Bassée en 1914. Il a vécu à La Bassée de son mariage en 1943 à son décès en 2007.  Il y a été assureur, président des Anciens Combattants  et Charitable. Il a eu 4 enfants à qui il a peu parlé de la guerre. Après son décès, ses enfants ont trouvé un manuscrit racontant sa guerre. Il n'en avait jamais parlé. Ils ont recopié ce manuscrit sur ordinateur, l'ont illustré de cartes et l'ont confié au Conservateur du Patrimoine aux Archives de Dunkerque. Une partie de ce journal a été copiée dans le livre édité par le musée portuaire à l'occasion de la Commémoration du 70ème anniversaire de la Bataille de Dunkerque.


 
Mobilisé par rappel de classe (chiffre 6) le 26 août 1939 à 15 heures, je rejoignais dès le lendemain matin 27 août mon corps : le 110ème régiment d’infanterie en garnison à Dunkerque. Je fus affecté à la compagnie hors rang de ce régiment en qualité d’infirmier. Le lendemain, j’étais muté brancardier. Le surlendemain, étant titulaire du permis de conduire, j’étais définitivement affecté comme chauffeur et avais la charge de la camionnette du maître armurier. Le 31 août, je quittais Dunkerque avec mon régiment et gagnais Wallers, petit village à proximité de Valenciennes. C’est là que je fus surpris par la mobilisation générale et la déclaration de guerre franco-britannique à l’Allemagne, les 1er et 3 septembre.
 
Pour des raisons de capacité de notre site internet, nous vous communiquons uniquement la période liée à l’Opération Dynamo ! Cependant, si vous le souhaitez, nous sommes autorisés à vous transmettre par courriel l'ensemble du témoignage.
 
Au bout d’une dizaine de kilomètres, notre convoi fit une petite pause. Nous devions passer la nuit dans une petite ferme abandonnée, mais vers minuit, le danger d’encerclement se précisait, le convoi repartit, nous ne savions pas pour quelle destination. Finalement, nous arrivâmes le 25 mai à sept heures du matin à Fretin, à quelques kilomètres de Lille. Nous avions fait suffisamment de kilomètres pour avoir un peu de répit, du moins le croyions-nous. Mais les avions, avertis par notre inséparable « mouchard » nous suivaient et bombardèrent à proximité de Fretin, en épargnant toutefois le village. Je déguste une excellente tasse de café servi en série par une obligeante personne. La matinée se passe sans histoire, mais de nombreux bruits pessimistes, exacts d’ailleurs, courent à nouveau : nous quitterons le village avant le soir, car le danger d’encerclement se précise, c’est même d’après certains, fait accompli. Vers une heure de l’après-midi, les troupes que nous avions doublées au cours de la nuit arrivent littéralement exténuées ; elles marchaient en effet depuis la veille à quatre heures et demie.
 
C’est à cette heure que nous apprenons que nous devons nous rendre sans tarder à Godewarsvelde où un nouveau front est constitué. A peine une demi-heure de repos et les troupes à pied, malgré leur fatigue, doivent reprendre leur marche sans tarder après avoir à peine mangé, c’est un ordre formel. Certains pourtant sont dans l’impossibilité de le faire ; j’en prends quelques uns dans mon camion.
 
De mon coté, c’est vers cinq heures de l’après-midi que je me remets en marche vers Godewarsvelde, confortablement restauré. J’apprécie une fois de plus ma place de chauffeur qui me procure tant d’avantages par rapport à ceux qui doivent faire à pied de si longues et pénibles routes. Ainsi nous nous apprêtions à reprendre le front pour la troisième fois, mais nous ne nous doutions pas que cette fois-ci, le front n’aurait pas le temps d’être formé, ou plutôt qu’il aurait été enfoncé avant notre arrivée.
 
Je roulais toute cette nuit du 25 au 26 mai, je passais sur le coté de Lille par Loos et Haubourdin qui étaient déjà en partie détruits. Tout le long de la route, j’ai doublé un matériel d’artillerie formidable. Il était très fatiguant de conduire sans lumière au milieu du convoi d’artillerie et des troupes à pied. Des soldats exténués ne continuaient leur route que sous la menace de révolvers. Ce convoi d’artillerie se prolonge toute la nuit. Devant un tel matériel, je me prends encore à croire malgré tout que cette fois l’avance ennemie sera stoppée, mais je ne peux m’empêcher de remarquer le retard de l’armée française : toutes les pièces sont encore en effet tirées par des chevaux et beaucoup d’entre elles sont immobilisées car le convoi a été mitraillé et de nombreux chevaux ont été tués. Il suffit souvent pour immobiliser une pièce de la disparition d’un seul cheval.
Devant Armentières, le convoi marque un temps d’arrêt. Le bruit court que les allemands sont dans les parages immédiats et il est question de faire un détour. Finalement, nous traversons Armentières, dont plusieurs quartiers étaient en feu. Après Armentières, c’est Bailleul, complètement détruit. A la sortie de Bailleul, nous apprenons qu’il y a un changement ; ce n’est plus maintenant à Godewarsvelde qu’il y a lieu de se rendre, mais à Saint-Jans-Cappel. Il était à ce moment environ sept heures du matin. J’arrive à Saint-Jans-Cappel.
J’apprends en arrivant dans ce village qu’il y aura lieu de gagner Godewarsvelde, mais qu’il faut pour le moment attendre l’ordre sur place, ce que je fais. En fait, l’ordre ne parvint jamais, car l’encerclement se resserrant, la pagaïe était maintenant complète. Vers dix heures, je vis arriver l’escadrille la plus forte qui m’ait jamais survolé : au minimum, 150 bombardiers. Tous les villages voisins furent bombardés, notamment Godewarsvelde, car les troupes qui s’y trouvaient avaient été repérées. Je fuis dans la campagne et reste terré dans un fossé durant une vingtaine de minutes. Des quantités de bombes tombent autour de moi ; des dizaines d’avions piquent au-dessus de la tête dans un bruit de sirène et un vacarme assourdissants. Ces minutes me paraissent des heures. Pendant ce temps, la D.C.A. anglaise installée dans la région, était entrée en action. La réputation n’était pas surfaite et son efficacité ne tarde pas à se révéler : trois avions allemands sont atteints et s’abattent en flammes. Les pilotes sautent en parachute, mais sont atteints par les mitrailleuses anglaises. Un parachute ne s’ouvre pas, le pilote allemand s’écrase au sol à quelques centaines de mètres de moi. Un soldat anglais me dit d’un air très satisfait : « Finish ». Mais quelques minutes plus tard, comme pour venger leurs camarades, une nouvelle vague d’avions s’amène et jette sur Berthen des bombes incendiaires mettant complètement en cendres ce dernier village.
Après cette algarade, nous avons enfin un peu de calme. Quelques minutes plus tard, je ne tardais pas à être persuadé de l’exactitude des bruits d’encerclement qui s’étaient faits de plus en plus pressants ces deux derniers jours. Les avions ne s’étaient pas contentés de laisser tomber des bombes, mais avaient lancé dans toute la région une multitude de tracts rédigés en français et en anglais. Ces tracts invitaient les troupes alliées se trouvant dans le Nord à cesser une résistance qui serait tout à fait inutile. « Vous êtes encerclés, disaient ces tracts, et l’encerclement se resserre d’heure en heure, la guerre est finie pour vous ». Une carte, montrant la position des armées allemandes par rapport aux armées alliées illustrait cette théorie. Il n’y avait pas de doute qu’une fuite par terre était impossible, il ne restait qu’une ressource, c’était de gagner les côtes et attendre là d’être fait prisonniers. Je m’étais déjà fait à cette idée, car les bruits d’embarquement qui commençaient à se faire jour me laissaient très sceptiques.
 
Nous étions une dizaine de voitures ne sachant que faire. Nous étions complètement coupés et sans carte de la région. Il n’y avait plus de doute qu’aucun ordre ne nous parviendrait. Enfin, vers une heure de l’après-midi, nous décidons d’essayer de gagner Dunkerque et ainsi retarder notre capture ; c’était la seule solution de dernière heure qui nous restait. Les routes étaient à ce moment très encombrées. Les convois anglais notamment essayaient par tous les moyens de fuir et ne voulaient absolument pas se laisser couper.
 
Vers deux heures, le convoi fut repéré et bombardé ; plusieurs voitures furent détruites ; je passais pour la seconde fois dans la même journée plus d’une demi-heure dans un fossé, les bombardiers piquant sur moi sans arrêt. Après avoir tourné dans différents sens, ne sachant plus où fuir, nous finissons par arriver devant Berthen. C’était, parait-il, la seule route qui ne soit pas encore coupée ; mais le village, qui avait été bombardé le matin, continuait à flamber ; l’église était complètement détruite, des voitures brûlaient sur la route, empêchant complètement tout passage. La dernière issue nous était donc fermée. Que faire ? Il n’y avait pas à hésiter, c’était abandonner tout le matériel et continuer notre route à pied. C’était la seule solution à laquelle je me ralliais bien malgré moi. Une dernière fois, j’essaie de trouver un passage quelconque, mais sans succès. L’obstruction de la route étant complète, un convoi avait été absolument anéanti dans Berthen.
 
C’était donc le 26 mai vers trois heures de l’après-midi que j’abandonnais mon camion après l’avoir rendu inutilisable comme le prévoit le règlement. J’abandonnais par le fait toutes mes affaires personnelles et me mis en route avec un fusil et mon masque pour tout bagage. La consigne était de se rendre à Dunkerque le plus tôt possible, par un moyen ou par un autre.
 
Toute la campagne était jonchée des cadavres des récents bombardements. Ces cadavres restaient à découvert, certains étaient horriblement mutilés. Il y avait notamment beaucoup de victimes parmi le 17ème Travailleurs, régiment recruté parmi la seconde réserve.
 
Je me trouvais donc maintenant à pied, regrettant le camion que je conduisais depuis de nombreux mois et avec lequel j’avais fait la campagne de Belgique et une partie de cette retraite des Flandres. Le matériel d’artillerie formidable que j’avais doublé entre Lille et Godswarswelde et qui devait prendre position dans cette région de son coté, devait tomber en grande partie aux mains de l’ennemi. Une partie pourtant réussit à retarder sérieusement sa marche sur Dunkerque et ainsi permettre l’embarquement des troupes alliées.
 
Dans le désarroi du moment, j’avais perdu une partie de mes compagnons, nous ne nous trouvions plus qu’à deux. Nous nous mettons immédiatement en route, nous joignant à des troupes anglaises à pied. Le bruit des mitrailleuses nous indiquait la proximité de l’ennemi, il n’y avait donc pas de temps à perdre. J’avais fait à peine un kilomètre en direction de Poperinghe qu’une pluie diluvienne se mit à tomber ; j’étais complètement trempé mais ne me plaignais néanmoins pas du temps, car il nous préservait sans doute de nouveaux bombardements. En fait, la route fut calme du point de vue de l’aviation et c’était déjà un avantage appréciable !
 
J’arrivais à Poperinghe vers six heures du soir, ayant parcouru une dizaine de kilomètres ; la pluie n’avait cessé de tomber pendant tout le parcours, heureusement, elle se calmait un peu maintenant. Il est à noter que c’est le premier mauvais temps que nous avions depuis le début de la campagne. Dans Poperinghe, je pensais à me sécher et à me restaurer un peu, le repas de midi ayant déjà été, selon l’expression militaire, remplacé par un coup de sifflet. Ce n’est qu’en dehors de la ville que je découvrais une petite maison dans laquelle se trouvait une réfugiée belge qui était en train de préparer le souper pour plusieurs enfants. Je partageais le souper et me faisais sécher, je recevais avec mon camarade un accueil tout à fait maternel et c’est ainsi qu’une demi-heure plus tard, je reprenais la route dans de bien meilleures conditions. Je peux me féliciter d’avoir toujours reçu au bon moment un accueil hospitalier. J’ai omis de mentionner qu’à mon départ de Berthen, je reçus également bon accueil à Boeschèpe, village voisin, à ce moment encore épargné par le bombardement. En compagnie de mon camarade prêtre, je fus reçu au presbytère de Boeschèpe et ravitaillé gratuitement dans une épicerie, mais l’urgence de la situation ne nous avait permis qu’un court arrêt.
 
Je reprenais donc la route ce 26 mai vers sept heures du soir en direction de Dunkerque, ne sachant trop où j’allais passer la nuit. Des convois défilaient maintenant ; venant de points différents du mien, ils n’avaient pas été obligés d’abandonner leur matériel, c’était des voitures françaises, mais anglaises en majorité. Mon compagnon et moi, nous nous promettons bien alors d’essayer de trouver place sur une de ces voitures et de continuer ainsi la route avec moins de fatigue. Au bout de quelques minutes, pendant un arrêt de convoi, nous nous hissons rapidement sur une voiture anglaise et recevons bon accueil de la part des soldats anglais qui étaient déjà pourtant en surnombre ; j’entame avec eux un bout de conversation. Nous descendons près d’Hondschoote, car ce convoi anglais se rendait vers un autre point de la Belgique, probablement pour embarquer. Il était à ce moment environ huit heures du soir, il était heureux que nous ayons pu nous restaurer à Poperinghe car il fut évidemment impossible de trouver à manger. Nous étions trop fatigués pour songer à gagner Dunkerque le soir même, aussi nous nous mettons de suite en quête de logement. Un café abandonné nous abrite pour la nuit ? Nous avons la chance de trouver un vieux lit boiteux qui me semble bien doux. Je dormais jusqu’au lendemain à sept heures. De plus, j’avais la chance de trouver des chaussettes et différentes choses me manquant. C’est là que j’apprends également la capitulation de l’armée belge.
 
Les troupes continuaient à progresser vers Dunkerque en voiture, à bicyclette, à pied. Vers huit heures, ce 27 mai, nous nous remettons en route à pied. Nous réussissons à trouver une voiture dans laquelle nous faisons une partie du trajet, mais les attaques incessantes de l’aviation rendaient plus prudente la marche à pied. Il n’y avait dans les fossés et dans toute la campagne que des voitures en flammes, anglaises pour la plupart. L’encerclement était maintenant chose certaine, les alliés détruisaient tout leur matériel de façon à ce qu’il ne tombe pas aux mains de l’ennemi. On a du reste évalué à plus de trente mille le nombre des voitures ainsi perdues.
 
Après cette route fort peu agréable, j’arrivais ainsi à trois heures devant Dunkerque. Quelques conserves trouvées dans les camions anglais avaient servi de repas de midi. Là, je fus complètement bloqué pendant plus d’une heure, car l’aviation allemande était en train de bombarder Dunkerque à outrance. Je restais terré dans un fossé, car plus de cent avions survolaient tous les alentours. Je suis contraint de faire tout un détour par Rosendaël et par Malo-les-bains. Profitant d’une accalmie, nous arrivons à Malo vers cinq heures. Là, nous apprenons qu’il y a lieu de se rendre à Bray-Dunes. Décidément, les ordres étaient contradictoires. Les avions recommençaient à bombarder Dunkerque, ainsi que les installations du port et toute la plage de Malo-les-bains, ce qui nous contraint une fois de plus à rester couchés dans un trou une bonne demi-heure. Pendant ce temps, nous décidons d’aller coucher dans les dunes entre Zuydcoote et Malo-Terminus, car la route de Bray-Dunes était trop longue ce soir-là pour nos jambes fatiguées. D’autre part, nous ne pouvions rester à Malo-les-bains qui était continuellement bombardé. Nous devions en fait jouir d’un peu plus de calme aux environs de Zuydcoote. Avant de partir, nous prenons la précaution de nous munir d’une couverture et de manger un peu de « singe ». Nous sommes reçus dans une maison à Malo. Une bonne bouteille de vin nous remonte sérieusement.
 
C’est dans ces conditions que nous nous mettons en route vers huit heures du soir, en compagnie également d’un vieux réserviste tout à fait désemparé. La marine anglaise était là. Les anglais avaient commencé depuis quelques jours l’embarquement de leurs troupes. Toute la côte offrait à nos yeux un spectacle tout à la fois horrible et impressionnant : un bateau anglais bombardé dans l’après-midi était en flammes devant Bray-Dunes. La côte était couverte des cadavres, victimes des embarquements des jours précédents, ainsi que de tous les accessoires des soldats : sacs, masques à gaz, fusils, etc.
 
Nous marchons ainsi jusqu’à une route entre Zuydcoote et Malo-Terminus et passons dans les dunes cette nuit du 27 au 28 mai, nuit calme, mais froide. D’autre part, l’alerte, toujours à redouter, me tint éveillé presque toute la nuit. Vers cinq heures du matin, je me remis en route et arrivai à Bray-Dunes vers six heures. La plage offrait toujours cet aspect lugubre de la veille : bateaux coulés, cadavres, impedimenta de toutes sortes. Ce n’était d’autre part qu’un va-et-vient continuel de troupes disparates qui recherchaient leur régiment et s’interrogeaient constamment pour savoir où se trouvait le point de regroupement de tel ou tel régiment. C’était un véritable troupeau désemparé de plus de 300.000 hommes. Bray-Dunes ne présentait plus l’aspect riant et calme des vacances que je lui connaissais. La digue était remplie de camions pour qui ce devait être le point terminus. La plage et la digue étaient couvertes de soldats. Bray-Dunes n’avait certainement jamais connu une pareille affluence, même les dimanches du mois d’août. Toutes les villas étaient pleines de soldats et notamment « Rose Blanche » qui était dans un état de saleté indescriptible. J’y passe un bon moment comme un vulgaire « badaud ». Une roulante distribuait du café en face de l’ancienne gare ; j’en bois un quart en guise de déjeuner.
 
Il était évidemment impossible à Bray-Dunes d’obtenir le moindre renseignement sur un embarquement éventuel ou sur le point de regroupement du 110ème. Au cours de la matinée, jugeant la plage trop dangereuse, je me rends à Bray-Dunes village.
 
Là, c’était la même animation qu’à la plage, mais toujours impossible d’obtenir le moindre renseignement sur la marche à suivre, il fallait attendre des ordres tout à fait problématiques. Le problème du ravitaillement commençait d’autre part à se poser, car nous étions à ce moment séparés de toute roulante ; du reste, toute cette zone encerclée ne pouvait plus être ravitaillée. J’achète dans une épicerie pour quatre-vingt francs de conserves, tout le restant du magasin ; avec cela, nous pouvions déjà tenir un petit moment. Je suis reçu dans une petite maison du village à proximité de la gare et ai ainsi un petit supplément à mon ordinaire. Tout l’après-midi du 28 mai est passé dans les dunes voisines de la gare. Quelques vagues d’avions survolent Bray-Dunes, mais il n’y a aucun bombardement proche. Donc, journée calme, j’ai omis de mentionner que j’avais passé une partie de la matinée chez le curé de Bray-Dunes ; d’autre part, je servais la messe à mon camarade. Il régnait au presbytère une assez grande animation, car un mess d’officiers y était installé. Le soir, je fus invité à coucher chez les villageois qui nous avaient déjà reçus à midi. Deux paillasses furent installées dans un petit débarras. Je passais là la nuit certainement la plus confortable depuis le 10 mai. Le lendemain, 29 mai à six heures, j’étais debout. Les avions allemands survolaient déjà Bray-Dunes, mais ne bombardaient pas. Les installations du port de Dunkerque et les embarquements les intéressaient autrement.
 
Cette tranquillité relative nous fait décider de rester à Bray-Dunes le plus longtemps possible. Malheureusement, nous avons été obligés de regagner Malo dans la journée. En effet, étant allés aux renseignements dans la matinée, nous venons à rencontrer plusieurs membres du 110ème qui avaient, parait-il, reçu l’ordre de se rendre à nouveau à Dunkerque où un embarquement devait se faire sans tarder. Ce renseignement se confirmait de différents cotés, du reste, toutes les troupes remontaient dans cette direction. Nous ne pouvions donc rester à Bray-Dunes plus longtemps. Vers midi, nous nous remettons en route par le village. A mi-chemin de Zuydcoote, nous devons faire une assez longue pause, car ce dernier village était copieusement bombardé par l’artillerie allemande. Au bout d’un certain temps, profitant d’une accalmie, nous reprenons la route, mais au bout de quelques centaines de mètres, nous pouvons profiter d’un camion qui filait sur Malo et qui emprunta à la sortie de Zuydcoote la route qui longe le canal, puis gagna Malo par Rosendaël.
 
Arrivés à Malo, nous ne tardons pas à apprendre que le 110eme était groupé dans les dunes, juste derrière la ligne de Malo-centre. Le renseignement était exact. Depuis le matin, se groupaient à cet endroit les membres épars du régiment. Il en arrivait à tout moment, nous n’étions du reste pas les derniers. Le 110eme ne comptait plus que 250 à 300 membres sur 3.200. Tout le restant était tué et ou prisonnier. La C.H.R. et la C.C. fournissaient la majeure partie de l’effectif ; les bataillons étaient pratiquement anéantis. Une grosse partie de l’effectif avait été capturé et au cours de cette fameuse marche sur Dunkerque, c’est du reste ce qui avait également bien failli m’arriver.
 
Je rencontre là tous les membres de la C.C. qui avait été relativement privilégiée au cours des deux fronts tenus en Belgique et à Raismes ; la plupart avaient déjà creusé leur trou. Plusieurs chauffeurs de la C.C. étaient réunis dans un grand trou, j’avais l’avantage de trouver en arrivant la place toute prête. Le ravitaillement était assuré, car de nombreux camions de vivres anglais avaient étés abandonnés et de larges réserves avaient été faites : conserves de toutes sortes, boites à confiture etc. D’autre part, une virée faite dans les caves de Dunkerque avait ramené de nombreuses caisses de vins fins. La dinette battait son plein à mon arrivée, je ne tardais pas du reste à me joindre aux autres.
Je devais passer dans les dunes de Malo à cet endroit-là cet après-midi du 29 mai ainsi que les trois interminables journées des 30 mai, 31 mai, et 1er juin qui furent certainement plus terribles encore que celles passées à Villeroux et Raismes. C’était pratiquement pour moi, sans que je m’en doute, les trois dernières journées de la guerre, mais elles furent épouvantables : l’aviation allemande bombardait presque sans interruption de quatre heures du matin à neuf heures du soir. La D.C.A. anglaise réussit à abattre plusieurs avions ; les bombes faisaient violemment trembler le sol. Après chaque vague d’avions, de toutes parts surgissaient les cris des blessés qui, en grand nombre, devaient mourir sur place, car les brancardiers ne savaient où donner de la tête. Le surnom d’enfer de Dunkerque dont parlaient les journaux, n’était pas un vain mot. C’était continuellement le bruit assourdissant des sirènes et des bombes. La fumée des incendies de Dunkerque obscurcissait le soleil qui malheureusement favorisait encore l’action de l’aviation. Il y eut plusieurs morts et plusieurs blessés à la C.C. Quant au ravitaillement, il était très pénible, heureusement de nombreuses conserves abandonnées par les anglais nous vinrent bien à point.
 
Le 31 mai, il nous fut donné d’assister à une bataille aérienne acharnée. Vers quatre heures de l’après-midi trois chasseurs canadiens vinrent livrer combat aux bombardiers allemands. Un allemand et un canadien vinrent s’écraser au sol dans un vacarme épouvantable, ils prenaient feu immédiatement. C’est la seule fois que je vis à Dunkerque les avions alliés. Quant à l’aviation française, elle était toujours complètement invisible.
 
La nuit n’était guère plus calme, car elle était fréquemment troublée par les tirs d’artillerie. Nous étions bien souvent réveillés en plein sommeil par le sifflement des obus dont le bruit nous était maintenant familier.
 
La plage présentait le triste aspect des jours précédents ; les embarquements continuaient malgré les pertes nombreuses en hommes et en navires et le feu ininterrompu de l’artillerie et surtout de l’aviation. Les soldats entraient dans l’eau jusqu’au cou pour attendre les bateaux, beaucoup étaient tués par les bombes qui ne cessaient de tomber autour d’eux. Je finissais par croire que mon tour d’embarquer ne viendrait jamais et me faisais à l’idée d’être fait prisonnier sur place. L’artillerie et les batteries côtières continuaient à défendre Dunkerque, mais l’avance allemande ne s’en poursuivait pas moins implacablement. Ces embarquements de jour ne me souriaient guère, ils se poursuivaient de nuit et à quai, ce qui était beaucoup moins dangereux ; ce devait être heureusement mon cas.
 
La journée du premier juin fut la dernière et la plus terrible que je passais à Malo. La ville de Dunkerque, le port, la plage, les dunes furent bombardés avec plus de violence encore que les jours précédents. Les pertes subies ce jour-là furent encore plus élevées que celles des jours précédents. Dans l’après-midi, un avion fut coupé en deux par un obus ; les débris en flamme vinrent tomber très près de l’endroit où je me trouvais.
 
En fin de journée, comme tous les soirs du reste, les bruits d’embarquement coururent à nouveau, mais ils étaient fondés cette fois. C’est à neuf heures du soir, profitant d’une accalmie, que le 110ème se mit en route dans la direction du port. C’est avec un grand soulagement que je quittais ces lieux inhospitaliers où l’on frôlait la mort à chaque instant et ce, malgré les risques évidents d’une traversée. Quelques uns, craignant par trop l’embarquement, se camouflèrent et préférèrent rester à Dunkerque.
 
Nous traversâmes plusieurs quartiers de Dunkerque complètement en feu. Des pans de murs sont écroulés dans la rue voisine de la place de la Victoire. Nous devons passer à la queue leu leu et très rapidement, car de nouveaux pans de murs menacent de s’écrouler encore. Nous faisons différents détours dans le port et passons près du phare. Là, nous faisons une pause pour permettre l’embarquement de ceux qui nous précédaient. Nous avons de cet endroit une vue impressionnante de Dunkerque en feu. Au bout d’un moment, nous nous remettons en route ; au moment précis où nous traversions une passerelle, l’artillerie se met à nous bombarder. Une dizaine d’obus éclatent à nos pieds. Je me planque derrière une pile de tonneaux qui se trouvaient là et je ne bouge plus. Certains obus qui éclatent dans les bassins du port projettent des gerbes d’eau impressionnantes. Un obus éclate à quelques mètres de moi, j’en suis quitte heureusement pour de la peur. Malheureusement, quelques uns restent étendus, tués ou blessés. Dans le désarroi du moment, personne ne s’occupe d’eux ; du reste, il n’y avait aucun médecin avec nous et ces malheureux doivent mourir sans soins. A la première accalmie, nous nous précipitons vers le bateau qui nous attendait non loin de là. C’était un contre-torpilleur français dont je ne me souviens plus le nom. L’embarquement se fait assez rapidement. Pendant ce temps, les obus recommencent à pleuvoir dans les bassins à cinquante mètres de nous. L’embarquement se poursuit à un rythme très accéléré en raison du danger croissant. Nous nous installons dans les cales et c’est avec un sentiment mélangé d’appréhension et de soulagement que vers onze heures et demie du soir, nous quittions la France pour l’Angleterre : appréhension car nous savons tous que la traversée comportera des risques, plusieurs bateaux ont en effet été coulés les jours précédents par l’aviation ; soulagement car la vie à Dunkerque n’était plus tenable ; y rester c’était se faire tuer presque sûrement ou tout au moins être fait prisonnier à bref délai.
 
Le convoi était formé de trois bateaux. Après un quart d’heure de route, nous sommes attaqués par un avion allemand qui lance des bombes sans nous atteindre. La D.C.A. se met en action et réussit à chasser l’avion. Malheureusement, un bateau qui nous suivait à une heure d’intervalle fut atteint et coulé et il y eut de nombreux noyés. Cette alerte est la première et la dernière. Nous longeons la côte jusqu’à Calais, puis nous piquons sur Folkestone que nous atteignons à cinq heures du matin après bien des détours pour éviter les champs de mines. Ce voyage avait été très inconfortable ; j’étais en effet assis sur le plancher et n’avais naturellement pas dormi de la nuit.
 
C’est donc le 2 juin à cinq heures du matin que je mettais pied sur la terre anglaise. De grandes pancartes indiquaient : Folkestone. Le quai de débarquement était beaucoup plus élevé que le pont du bateau, si bien qu’il fallait emprunter une échelle assez mal pratique. J’étais un des rares qui avaient encore leur fusil. Deux soldats anglais qui se trouvaient au bord du quai aidaient chaque soldat français à débarquer à son arrivée en haut de l’échelle. Ce simple geste témoignait de suite du bon accueil de nos alliés et nous donnait immédiatement une impression favorable. L’accueil qui devait nous être réservé fut réellement inoubliable et dépassait de beaucoup tout ce que l’on aurait pu imaginer. Il fut même par moment enthousiaste en dépit des circonstances et je pus constater les sentiments très francophiles des anglais.
 
Immédiatement, nous traversons la gare maritime. Un train sous pression nous attendait. Avant de monter en chemin de fer, nous sommes ravitaillés en fruits, petits beurres, chocolat, etc., où la quantité égalait la qualité. Le service est organisé d’une façon impeccable et vingt minutes plus tard, nous sommes tous confortablement installés à notre place et commençons à faire honneur aux victuailles. Le train s’ébranle rapidement à travers la campagne anglaise vers une destination que nous ignorions complètement. Je ménage un peu les vivres, pensant les réserver pour le repas du midi, mais j’avais tort en cela, car la générosité anglaise était sans limites. Une demi-heure plus tard, le train s’arrêtait dans une gare où nous subissions le bombardement inoffensif de chocolats, fruits, sandwiches de toutes sortes, thé, cigarettes, etc. Et il en était de même environ toutes les demi-heures ! Outre cela, de grands baquets d’eau claire étaient installés sur les quais ; nous éprouvions un grand plaisir à nous rafraîchir un peu, car nous ne nous étions pas lavés depuis plusieurs jours. Des jeunes filles distribuaient des cartes et des crayons. Sur le passage du train, aussi bien dans les villes que dans les moindres villages, il n’y eût pas un anglais, pas une anglaise qui ne se détournât quelques instants de ses occupations soit pour agiter un mouchoir, soit pour nous montrer le pouce, ce qui est chez eux un signe de bienvenue et d’optimisme.
 
Le train, qui était d’abord remonté sur Londres, dont nous nous sommes approchés assez près, nous amène ensuite à toute allure à travers le sud de l’Angleterre. La campagne anglaise était très verdoyante et le calme qui régnait partout faisait un contraste bien agréable avec Villeroux, Raismes, Godewardsvelde, Dunkerque. La vie partout était normale. Tout contribuait à nous remonter le moral.
Nous passons toute la journée en chemin de fer et c’est à cinq heures du soir que nous débarquons à Plymouth au sud-ouest de l’Angleterre. Nous avions parcouru 6 à 700 kilomètres et ayant été ravitaillés une vingtaine de fois, avions mangé presque toute la journée, rattrapant ainsi un sérieux retard. A Plymouth, de nombreux anglais s’étaient massés et étaient contenus par un service d’ordre. La France et l’armée française furent longuement acclamées. Les soldats français répondent : « Vive l’Angleterre. Courage, on les aura ».
 
Je garderai toujours un excellent souvenir de cette journée passée en Angleterre. Ce séjour fut malheureusement trop court, de l’opinion de tous. Le croiseur auxiliaire français « El Mansour » mouillait en rade de Plymouth et à six heures, nous avions enjambé la passerelle, regrettant beaucoup de devoir retourner déjà en France qui était à cette époque beaucoup moins attrayant que l’Angleterre. D’autres camarades, arrivés les jours précédents, eurent plus de chance que nous et restèrent à Plymouth ou dans d’autres ports anglais, deux, trois, quatre et cinq jours. Tous se félicitèrent de l’accueil reçu. Ils furent tous adoptés par des civils, passèrent aux douches et furent dotés de linge de corps.
 
Quant à nous, nous nous installons de notre mieux dans le bateau. J’en fais le tour de façon à pouvoir apercevoir de tous cotés la rade de Plymouth qui est magnifique et que je contemple longuement. La côte est découpée, l’on aperçoit des presqu’îles et d’immenses étendues d’eau, dans le fond, la ville très pittoresque. A dix heures du soir, « l’El Mansour » lève l’ancre ainsi que deux autres navires français. Ces trois unités ramènent en France environ dix mille hommes. Je jette un dernier coup d’œil sur Plymouth et sa rade. Des centaines d’enfants massés sur les quais agitent des mouchoirs, les cris de « Vive la France » parviennent jusqu’à nous. C’est le dernier adieu de l’Angleterre, nous n’avions qu’un regret, c’est de l’avoir traversée aussi rapidement. Cet accueil si réconfortant restera parmi mes meilleurs souvenirs de la guerre !
 
Au bout d’un quart d’heure, nous sommes sortis de la rade ; la nuit tombe, je reste sur le pont, la côte anglaise s’estompe peu à peu et nous sommes bientôt en pleine mer. La nuit est claire, de quelque coté que nous nous tournons, nous n’apercevons plus que le ciel et l’eau. Je passe une grande partie de la nuit sur le pont ; il était en effet impossible de dormir à l’intérieur ; nous étions empilés dans les couloirs et il n’y avait pas moyen de s’allonger. La température est douce et la mer calme. Pendant des heures entre le ciel et l’eau, je réfléchis longuement et me laisse envahir par le « cafard ». L’isolement d’une nuit en mer le provoque en effet bien facilement, surtout dans les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions. Vers trois heures, il y a un arrêt motivé par la présence repérée de sous-marins ennemis. Sans doute est-ce maintenant l’habitude du danger, la nouvelle ne me fait pas le moindre effet ; je n’envisage pas l’éventualité d’un naufrage qui eût été terrible et d’autant plus que nous étions à ce moment à égale distance de Plymouth et de Brest que nous ne devions atteindre qu’à dix heures du matin. La traversée avait duré exactement douze heures. C’était la première aussi importante que je faisais !
 
L’alerte de la nuit n’avait duré qu’un quart d’heure, puis le convoi avait repris sa route normalement sans autre incident. Vers sept heures, je commence à apercevoir les premiers îlots qui jalonnent la côte au large de Brest. Ils offrent un très joli panorama. Tout à coup, ô surprise, un hydravion français nous survole. C’était la première fois que je voyais nos couleurs dans le ciel depuis le début de la guerre. Ce fut du reste la dernière. Vers neuf heures, « l’El Mansour » entre en rade de Brest, il stoppe vers neuf heures quarante cinq.
 
Nous devions passer en rade toute la journée du 3 juin. Comme à Plymouth, j’ai le temps de contempler à loisir la rade de Brest. C’est à perte de vue et en tous sens de l’eau et des presqu’îles, si bien que l’on perd facilement le sens de l’orientation. J’aperçois à un kilomètre ou deux le pittoresque pont de Plougastel.
 
A six heures du soir enfin, « l’El Mansour » se range à quai, puis c’est le débarquement. Je suis ici obligé de remarquer d’une façon tout à fait impartiale la différence de réception à notre arrivée à Folkestone et à Brest. Ici, rien n’est organisé pour nous recevoir, de plus nous n’avions plus de vivres. Nous restons sur une place à l’entrée de la ville et nous nous asseyons par terre ; absolument personne ne s’occupe de nous. Au bout d’une heure, comme il était probable que nous ne devions pas partir de suite, je vais faire un tour en ville. Je réussis à trouver un bidon de vin et un pain qu’à mon retour je partage avec mes camarades affamés, car le repas de midi pris sur le bateau avait été fort maigre. Il est vraiment regrettable d’avoir trouvé en France un accueil aussi glacial, alors que nous venions d’être reçus comme des rois par un pays étranger.
 
Il était environ 23h30. Nous pensions passer la nuit sur le moelleux pavé brestois, lorsque le départ est sifflé. Je trouve des tracts lancés par les avions allemands au cours de la journée : « Brestois, à bientôt ». Quoique l’issue finale de la guerre ne fît plus de doute pour moi à ce moment, je croyais malgré tout au bluff allemand, ce en quoi je me trompais encore une fois.
 
 
 
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